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Just au piquet

nake_angel@hotmail.com
7/2/2009

Pernod Ricard

Dans le Figaro en ligne:
Pierre Pringuet, le patron de Pernod Ricard, redistribue les cartes à l'international. Suite à la nomination de Gilles Bogaert aux finances du groupe, Bryan Fry, le directeur marketing de Pernod Ricard Asia, succède à ce dernier à la tête du Brésil. Après le départ de César Giron comme PDG de Pernod, Victor Jerez, DGA marketing & ventes de Pernod Ricard Brasil, devient DG de Wyborowa. Sergio Marly, le di­rec­teur commercial de Per­nod Ricard España, prend les commandes de l'Argentine. Jean-Marc Bryskère, patron de Pernod Ricard Nederland, devient celui de Cluster Pernod Ricard Benelux. Béatrice Morane, en charge du marketing de Pernod Ricard Europe, prend la tête de la Belgique. Erik Zaal, le directeur des ventes de Pernod Ricard Nederland, est promu DG. Christian Barré quitte la direction générale de Pernod Ricard Swiss pour celle de la filiale de vins espagnole Domecq Bodegas...
Quand on vous dit qu'il faut boire avec modération, hein!?
8/24/2008

Non ti scordar mai di me


  

Se fossi qui con me questa sera
Sarei felice e tu lo sai.
Starebbe meglio anche la luna,
ora piu’ piccola che mai.
Farei anche a meno della nostalgia
Che da lontano
Torna a portarmi via
Del nostro amore solo una scia
Che il tempo poi cancellera’
E nulla sopravvivera’.

Non ti scordar mai di me,
di ogni mia abitudine,
in fondo siamo stati insieme
e non e’ solo un piccolo particolare.
Non ti scordar mai di me,
della piu’ incantevole fiaba
che abbia mai scritto,
un lieto fine era previsto e assai gradito.

Forse e’ anche stata un po’ colpa mia
Credere fosse per l’eternita’.
A volte tutto un po’ si consuma,
senza preavviso se ne va.

Non ti scordar mai di me,
di ogni mia abitudine,
in fondo siamo stati insieme
e non e’ solo un piccolo particolare.
Non ti scordar mai di me,
della piu’ incantevole fiaba
che abbia mai scritto,
un lieto fine era previsto e assai gradito.

Non ti scordar…
Non ti scordar…

Non ti scordar mai di me,
di ogni mia abitudine,
in fondo siamo stati insieme
e non e’ solo un piccolo particolare.
Non ti scordar mai di me,
della piu’ incantevole fiaba
che abbia mai scritto,
un lieto fine era previsto e assai gradito.

8/5/2008

Histoires de connards et de plaisantins

Avant-hier soir, en me garant devant un hôtel à Florence, petite discussion avec deux florentins en bagnole décapotable. L’un d’eux s’exprimant en français, me lance que le stationnement dans cette rue est réservé aux résidents. Comme je vais à l’hôtel, je suis comme un résident, je ne tiens pas compte de leur avertissement.
Très bien, je lui réponds en français ; merci pour cette information.
Comme l’autre n’est pas sûr d’avoir bien saisi  ma réponse, il doute de s’être bien exprimé en français. Il ne croit pas que je puisse me ficher de sa mise en garde, alors il répète.
Ca y est, j’ai compris, je lui dis cette fois en italien, avec mon accent romain bien appuyé, histoire de lui faire comprendre avec qui il a à faire.
Il me paraît surpris et me dit qu’il va prévenir la police pour qu’elle vienne enlever ma voiture.
J’avais fini ma manœuvre, j’ai remonté les vitres, rentré les rétroviseurs, éteint les feux et coupé le moteur. Je suis alors descendu de voiture, les deux florentins plaisantins ont cru être tombé sur plus fort qu’eux, ont pensé que je cherchais la bagarre, ont avancé de quelques mètres pour dégager les lieux puis se sont arrêtés à nouveau, sûrement de peur d’avoir l’air de deux trouillards.
Mais où vas-tu ? m’a demandé ma femme, t’es fou ou quoi ?
Sûr de mon droit, j’ai feint de ne pas l’entendre.  D’ailleurs ça m’arrive souvent.
Bon, vous descendez ou pas ? Que faites-vous encore dans la voiture ?
T’as le chic de te mettre toujours dans des situations délicates, m’a lancé ma femme qui s’apprêtait à descendre de mauvaise grâce.

Elle devait se souvenir de cette fois à Turin où j’avais presque engueulé deux flics. Dans une voiture de police, mais gyrophare éteint, ils m’avaient coupé la route en prétendant que je leur cède la priorité. En pointant du doigt leur gyrophare éteint, je leur avais fait comprendre qu’ils n’avaient pas la priorité, qu’ils auraient dû s’arrêter au feu rouge comme n’importe quelle autre voiture.
Ils étaient restés immobiles au milieu du carrefour, en me fixant intensément l’espace de quelques secondes. Ils voulaient sans doute que je pèse bien la situation et sa gravité, en essayant de me faire comprendre à leur tour que, s’ils voulaient, ils auraient pu  m’arrêter pour résistance. Mais la loi était de mon côté, quand le gyrophare est éteint, tu peux être la papa mobile, mais tu t’arrêtes au feu rouge comme toutes les autres voitures.

Avant-hier soir à Florence, tandis que je les invitais à descendre de voiture, mes enfants me regardaient inquiets, en se demandant si je n’allais pas me battre avec les deux plaisantins. Ils se rappelaient sans doute de la fois où, dans une gare, j’avais engueulé le cheminot de garde au bureau des informations parce que il n’avait pas voulu me garder les valises pendant quelques heures. On venait de rater une correspondance, la prochaine était dans cinq heures, j’aurai aimé mettre à profit ce temps vide pour faire visiter la ville aux enfants. Seulement je me voyais mal me balader en ville avec quatre enfants et deux valises.
Pourriez-vous me les garder quelques heures ?
Il n’avait qu’à ouvrir la porte et rentrer les deux valises, au lieu de quoi il me répondit :
Je ne suis pas la consigne à bagages.
C’est justement parce que il n’y avait pas de consigne à bagages dans la gare que je  lui demandai de me rendre ce service. Une courtoisie.
Désolé monsieur, je ne peux pas.
J’empoigna alors la plus grande des deux valises et m’apprêtais à faire demi-tour en laissant les enfants se débrouiller avec l’autre valise.
Connard ! je lança assez fort pour que l’autre derrière sa vitre m’entend.
Je l’entendis frapper à la vitre pour attirer mon attention, je ne pensais tout de même pas l’avoir induit à changer d’avis, il me fit signe de m’approcher.
Bel exemple que vous donnez là à vos enfants, se plaigne-t-il ; traiter de connard quelqu’un qui fait son travail.
Faire son travail n’empêche pas d’être un connard. Je vous ai demandé de me rendre service, il ne me semble pas que je vous fais courir un risque mettant votre vie en péril.
Quelle éducation vous donnez à vos enfants…
Décidemment, il comptait me réduire au silence en me faisant douter de mes capacités éducatives.
C’est justement une question d’éducation, je lui rétorqua ; leur apprendre à distinguer les connards des gens bien.

L’autre soir à Florence, mes enfants ne se décidaient toujours pas à sortir de la voiture, ma femme faisant semblant de ramasser des affaires qui traînaient sur le sol avant d’ouvrir la portière. Qu’ils doutent de mes capacités à les défendre de l’injustice ?
Les deux plaisantins étaient toujours dans leur voiture, ils me regardaient alors que moi les ignorais. J’ouvrit le portillon arrière et commença à descendre les bagages. Ils finirent pas secouer la tête et partir. Comme jadis les deux policiers qui m’avaient coupé la route. Comme secouait la tête le cheminot du bureau des informations.

Qu’il est long le chemin pour apprendre aux enfants à ne pas se laisser marcher sur les pieds. Et qu’il est long aussi pour leur apprendre à reconnaitre le visage d’un salaud ou d’un connard.


7/14/2008

Va et viens

Combien d'étés sont arrivés
et combien sont repartis
combien d'automnes et combien d'hivers
Mais les soirs dans le ciel
toujours et pareil

6/6/2008

Oh low cost terminal pour les pauvres

Si j'avais réservé sur Air France il y a dix semaines, j'aurai payé 250 €. Si j'avais réservé sur Lufthansa il y a huit semaines, j'aurai payé 250 €. Si j'avais réservé sur Alitalia il y a quatre semaines, j'aurai payé 250 €. Mais j'ai réservé il y a quatre jours sur une compagnie low cost et ça m'a couté... 250 €.
Ce qui vaut dire que pour payer un prix X avec une compagnie haut de gamme, vous devez vous y prendre au minimum neuf semaines à l'avance que si vous décidiez de partir à la dernière minute, mais avec une compagnie à bas coût. Autrement dit: pour vous faire débourser le même prix que vous payerez si vous voliez haut de gamme, une compagnie low cost vous laisse un délai de réflexion bien plus long.

Le temps étant de l'argent, on voit bien que la valeur du temps n'est pas la même chez Air France, British Air ou Lufthansa; on observe de légères fluctuations dans les prix chez les compagnies qui jouent dans la même cour, mais l'écart est beaucoup plus important avec les prix pratiqués par les compagnies low cost.

Il y a quatre jours, lorsque je me suis décidé enfin à acheter deux places, après avoir payé sur le site de mon avionneur, je suis allé faire un tour sur le site de la compagnie haut de gamme et je n'ai pas résisté à la tentation de rechercher le prix qu'elle pratiquait sur la même destination le même jour: elle vendait à 1280 € le même trajet et le même nombre de places que je venais d'acheter pour 250 €. Soit une différence de près de 1000 €. Presque un mois de salaire minimal. Autant dire que si vous êtes un cadre supérieur, vous pouvez vous permettre le luxe de partir sur un coup de tête sans que vos revenus mensuels en ressentent un coup catastrophique; alors que si vous êtes un smicard, un tel manque de prévoyance siffonne d'un seul coup tous vos revenus mensuels.

Après que le prix de 1280 € se soit affiché sur l'écran, je me suis dit, mécaniquement, sans aucune fierté particulière, punaise j'ai économisé 1000 €.
Economie, faire des économies, ce sont aujourd'hui des mots magiques, tout le monde veut économiser, pauvres et riches, les pauvres parce que de toute façon ils n'ont pas le choix, c'est ça ou rien, alors mieux ça que rien; mais plus étonnante est l'attitude des riches, qui n'ont pas vraiment besoin d'économiser, mais veulent faire quand même des économies. Du coup, comme ils sont demandeurs de biens et de services dans le même marché que celui des pauvres, ils font grimper les prix par la simple augmentation de la demande; donc la concurrence avec les riches dans la demande de biens et de services, se traduit par une augmentation du prix à payer par les pauvres.
En pratique, si je n'avais pas acheté mes billets low cost à 250 €, et si personne d'autre ne les aurait acheté pendant environ deux jours, la compagnie aurait été obligée de les brader le dernier jour avant le départ, disons à 150 €, par la simple loi qui dit qu'il vaut mieux quelque chose de vendue à 150 € que quelque chose d'invendue à 250.

Mais puisque tout a un coût, paradoxalement ces économies aussi ont un coût et coûtent même très cher. Elles coûtent par exemple l'humiliation d'être obligé de côtoyer des pauvres pendant quelques heures. Pas parce que l'on n'aime pas les pauvres, au contraire on peut les aimer sans retenue, mais vivre avec est un autre discours. Leur duty free par exemple, dans le hangar emménagé en hall d'embarquement, sent mauvais. En général, les duty free sentent bon, avec tous leurs étalages de parfums coûteux et autres produits de luxe, mais un duty free pour les pauvres, sent affreusement les parfums à bas coût que portent d'habitudes les pauvres dans le bus et le métro.
Dans le terminal dédié aux compagnies haut de gamme, vous marchez sur une moquette moelleuse, aux couleurs assortis aux parois du terminal, des tapis roulants vous transportent sans effort. Dans certains aéroports particulièrement haut de gamme café, thé, tisane, lait et mêmes les journaux vous sont offerts gracieusement; dans le terminal pour les pauvres, un café imbuvable à la limité de la toxicité coûte 1 €. Les sols sont recouverts d'un lino affreux qui donne l'impression d'avoir été acheté en solde et en fin de série dans le même magasin de bricolage que vous avez l'habitude de fréquenter le week end quand vous bricolez. Pas de panneau d'affichage pour vous informer de la porte d'embarquement, pourtant il y en a près d'une dizaine dans la salle mais aucun n'affiche d'indication sur les destinations: on est censé choisir sa porte d'embarquement au hasard? Même les toilettes sont à bas coût, il y a des plaques de bois aggloméré coloré de partout. Sans parler des salariés qui, précaires, sous-payés et humiliés de devoir travailler pour des foules bibliques de pauvres en cours d'évasion temporaire de leur condition de pauvres, sont encore plus stressés.
Punaise je veux bien faire des économies, mais pas à ce prix là.




5/12/2008

de la mer


 



4/26/2008

Meilleur souvenir

Cher journal intime, ce soir, ou plutôt hier soir, pour la première fois depuis… depuis je ne sais plus combien de temps, je suis allée au cinéma.
Je crois que c’est depuis mon mariage que je n’avais plus mis les pieds dans une salle de cinéma. Alors en sortant de ma boutique, j’ai appelé mon mari.
Une amie qui enterre sa vie de célibataire, je lui ai dit, je ne sais pas combien de temps je vais rester dehors, ne m’attends pas s’il te plaît, il y a des pizzas dans le congélateur.
J’ai allumé une cigarette et suis monté dans mon 4x4, direction l’une de ces salles de cinéma immenses qui depuis quelque temps poussent comme des champignons dans tous les coins de la ville et de la banlieue.
Sans haine, sans violence, sans danger, je ne me souviens pas du titre du film, et pourtant j’avais bien choisi d’aller voir ce film d’après son titre, qui m’avait intrigué. J’avais beaucoup ri, c’était trop marrant cette histoire de petit voyou qui pour se sortir de sa vie morne et au minima, cogite un plan pour vider les coffres d’une banque et se payer les moyens d’une vie meilleure. Tout le monde rêve de ça et lui, cet homme qui avait existé vraiment d’après ce que j’avais entendu dans une conversation dans ma boutique, lui l’avait vraiment fait.
J’avais beaucoup aimé le personnage de la femme du casseur, une sorte de manager qui s’occupe de son mari « artiste du crime », qui prends ses rendez vous, qui le protège du monde extérieur, qui sait tout de son mari voleur mais qui l’aime quand même. Un beau personnage, aujourd’hui je vais faire une recherche sur Wikipedia pour voir si la vraie femme du casseur est aussi belle que l’actrice qui l’interprète à l’écran.

Après le film, j’ai pris un croissant avec un lait fraise au bar du cinéma en attendant l’heure de mon rendez vous. Je suis enfin sortie, sa voiture m’attendait sur la petite esplanade entre la salle de cinéma et la rivière.
Comment va, Barbie ? m’a-t-il demandé aussitôt dans la voiture.
Mal Ken, j’avais envie de lui répondre ; au lieu de quoi je lui ai parlé du film que je venais de voir.
Pourquoi tu n’es pas venu avec moi ? je lui ai demandé, je suis sure que tu aurais adoré. Le type te ressemble un peu.
Quel type ? m’a-t-il demandé.
Le personnage principal, celui qui imagine le casse du siècle, je lui ai répondu.

Nous étions allongés sur le lit. On regardait distraitement la télévision. Les informations en boucle, j’adore ça et lui aussi apparemment. C’est tranquillisant d’entendre toujours les mêmes informations tous les dix minutes, toujours des choses nouvelles qui se passent, mais toujours les mêmes, dans l’attente à chaque fois d’un nouveau détail, un nouveau élément qui éclaircit davantage l’information.
Le souvenir que j’aime le plus de toi ? répéta-t-il en écho à ma question, en jouant avec mon téléphone portable qu’il faisait tourner dans tous les sens entre ses mains.
Il réfléchit pendant quelques secondes.
C’est une fois, dit-il, je ne sais plus si au début qu’on s’est connus ou plus tard, une fois que nous étions au lit et je te caressais la culotte.
La culotte ! je m’exclamai au bout d’un énième silence de sa part.
Oui la culotte, dit-il. Tu portais une culotte blanche, avec des petits cœurs rouges brodés sur les cotés. Je te caressais le vagin, mais en réalité ce qui m’intéressait c’était ta culotte brodée.
Il avait toujours eu un penchant pour la lingerie à la limite du fétichisme, je crois. Une fois, en sortant de la douche, je l’avais surpris en train d’observer avec intérêt mon soutien gorge. Il l’avait ramassé du sol où d’habitude je laisse traîner mes affaires en me déshabillant et l’avait posé sur le lit, à plat, pour mieux l’observer. Il en étudiait les agrafes, les armatures, la consistance du tissu, tel un menuisier qui observe les finitions d’un meuble ancien. Peut-être avec l’œil du connaisseur, certes, mais avec ce léger dépit dans le regard, de celui qui sait apprécier les choses bien faites mais qu’il ne s’estime pas capable d’imiter.
Comme je dois prendre ça, je lui demandai au bout d’un moment, incapable de réprimer une légère envie de rire.
Je ne sais pas comment tu dois prendre ça, dit-il, tu m’as posé une question, je t’ai répondu. Si tu avais l’intention de juger ma réponse, tu aurais mieux fait de me le dire avant, comme ça je t’aurais trouvé une autre réponse.

C’était la dernière fois que nous nous voyions, ainsi nous l’avions décidé avant de se rencontrer. Une dernière fois avant de se quitter, histoire de nous faire les adieux comme il se doit, convenablement entre personnes civilisées.
Nous avions aussi fait l’amour, sans que, de mon côté tout du moins, cela avait été prévu. Je lui avais caressé la joue avec un sentiment de nostalgie anticipée, en pressentant combien il allait me manquer ; en réponse, il m’avait touché l’épaule, je lui pris la main, il m’embrassa sur la bouche. Après m’avoir oté la culotte, il la plia en deux et la déposa délicatement sur le fauteuil à côté du lit, avant de revenir m’embrasser sur le cou, puis le dos, puis les fesses, puis me mordillant les pieds et me léchant les orteils un par un.
Il n’était jamais pressé d’arriver au but, c’était comme un train omnibus traversant les campagnes à pas lent et s’arrêtant longuement dans la moindre petite gare qu’il rencontrait. Paresseux, il ne se remettait en chemin qu’à contre cœur. C’était bien ce que j’aimais le plus chez lui, sa lenteur dans les moments intimes, c’était comme si le temps s’arrêtait et tant pis si le réveil allait sonner dans seulement deux heures avant une longue journée de travail. Tout ce qu’il comptait pour lui, pendant que nous faisions l’amour, c’était moi. Le reste, les contraintes qui pourtant existaient, tout ça disparaissait en sa compagnie.

Et toi ? me demanda-t-il quand je me réveilla au petit matin.
Quoi moi ? je lui demanda à mon tour en me frottant les yeux.
Il était déjà bien réveillé, s’était douché, rasé et à moitié habillé. Nous nous devions de nous quitter tôt et rentrer rapidement chacun chez nous.
Ton meilleur souvenir, me répondit-il, comme si c’était une évidence que je me souvienne de notre dernier sujet de conversation de la veille.
Je ne savais pas, j’avais encore envie de dormir, je n’avais pas assez dormi, j’avais même mal dormi, je ressentais une douleur dans le ventre, la vessie peut-être, ou plus en arrière, presque dans le dos. Ce n’était pas une envie d’uriner, car je ne ressentais pas de pression du côté du vagin. Je me blottis contre lui, je referma les yeux, et essaya de me rendormir à nouveau.

Quel sera le souvenir que je garderai de lui, je me demandai. Que sera-t-il pour moi demain, que sera-t-il dans une semaine, après un mois sans l’avoir revu, et après un an ? Que peut-il rester dans la mémoire, de quelqu’un qu’on n’a pas vu pendant un an ? Quelqu’un qu’on a beaucoup aimé, à qui on a tout dit, qui emmène avec lui la moitié d’une coquille qu’il a partagé avec moi ? Combien de jours allais-je résister avant que l’envie me prenne de l’appeler, pour lui demander comment ça allait, qu’est-ce qu’il faisait, avait-il mis la cravate bordeaux en tweed que je lui avait offert à noël ? Peut-être avec le temps, il aurait fini par devenir un simple objet dans ma mémoire, un objet d’amour certes, mais un objet quand-même, au même titre que mon premier amour, ma meilleure amie décédée, le premier homme avec qui je m’étais mis en ménage dans ma vie. Cet homme grand et costaud que je serrais dans mes bras, dans une ou deux heures allait commencer un long chemin qui de mes mains en rapetissent, s’apprêtait à occuper un coin de mon cerveau, une place toujours plus petite au fur et à mesure que le temps avançait. Au bout d’un an je commencerai à oublier les traits de son visage, au bout de cinq ans j’aurai du mal à me rappeler de son prénom, dans dix ans je ne me souviendrais de lui qu’au prix d’un sérieux effort de mémoire : à la recherche de quelque chose, de quelqu’un, d’un sentiment enfoui au plus profond de moi, je finirais par tomber sur lui et me dirais oh tiens toi, ça faisait longtemps que je ne t’avais pas revu, que je n’avais pas repensé à toi, comment t’appelles-tu au fait ?
Voilà que deviendra-t-il, un homme sans visage et sans prénom, rangé dans un coin de ma mémoire. Cet homme que je serrais maintenant si fort dans mes bras. Possible ?


4/1/2008

Semblances

   

 


3/2/2008

Fin de la seconde vie

Aujourd’hui, jeudi 28 février
C’était comment la chanson ?
Un ange tombé en plein vol, dans tous mes rêves voilà ce que tu es…
Encore une chanson de mon enfance, encore une, qui de temps en temps me revient à la mémoire, en fonction des évènements de la vie. D’une manière générale, chaque évènement important a son pendant en chanson. Cela m’était arrivé par exemple, lorsque j’ai rompu définitivement avec mon plus cher ami d’enfance, ponctuelle la chanson était revenue, alors que je ne l’avais plus entendue depuis des années :
Il faudrait un ami, ici toujours à mes côtés…
Maintenant, une femme vient de partir, et pour l’occasion la chanson parle d’un ange, tombé en plein vol, comme ça, à l’improviste, sans aucun signe d’avertissement.
Enfin, les signes je les avais pressentis, si seulement j’avais été un peu plus éveillé j’aurais même pu les voir ; si j’avais été moins aveuglé aussi, par ce sentiment qu’on appelle communément l’amour. Pardon : l’Amour. Une lassitude dans sa voix, que sur le coup j’avais attribuée à une fatigue passagère due aux rythmes de vie que je lui connais.

Nous avions prévu de partir ensemble pour Florence, un week-end, comme font tant d’amoureux en plein dans leur période d’amour fusionnel. Je l’attendais à la gare quand elle appela pour m’annoncer qu’elle ne pouvait pas venir. Je m’étais demandé s’il ne fallait pas plutôt interpréter ça comme un Je ne veux pas venir, mais comme elle avait enchaîné sur un rhume et sur un besoin pressant d’être présent le week-end pour se rendre à un colloque, je n’avais pas trop trainé sur la question et lui avais souhaité de beaux rêves (je ne dit jamais Bonne nuit, mais toujours Fais de beaux rêves, car à mes yeux passer une bonne nuit c’était trop peu pour elle, il lui fallait plus et mieux ; peut-être en reconnaissant par là que, comme je n’étais pas moi-même capable de lui faire vivre une vie de rêve, au moins je me souciais d’elle au point de lui souhaiter de faire des rêves extraordinaires).
Fais de beaux rêves alors, lui avais-je chuchoté comme pour la préparer au couchage.

Voilà le signe précurseur, si vraiment il m’en fallait un. Donc tout avait commencé trois à quatre semaines plus tôt. Ou plus ? Ou moins ?
Mais il est parfaitement inutile d’entrer dans ce genre de questionnements, il est pratiquement impossible de savoir ce qui se passe dans la tête de quelqu’un. Des fois, la personne concernée non plus ne sait pas ce qui se passe dans sa propre tête, pris dans un tourbillon de questions, de doutes, de craintes et de souhaits. Alors, comment un observateur extérieur peut-il bien savoir ce qui se passe dans le méandre des pensées les plus secrètes et profondes d’un être ? Tout ce que je peux faire à présent, ce sont des suppositions, des hypothèses qui, si prises individuellement, permettent d’éclaircir un point, alors que dans leur ensemble elles finissent toutes par entrer en collision les unes avec les autres ; toutes sont aussi plausibles, mais me conduisent invariablement vers des conclusions différentes. Je vais fumer une dernière cigarette et vais me coucher. L’expérience m’enseigne que quand il faut réfléchir, il vaut mieux le faire à tête reposée, nous verrons tout ça demain.

Aujourd’hui, vendredi 29 février
Comme je m’en doutais, je n’ai pas fermé les yeux de la nuit. Malgré un somnifère avalé juste avant de sortir fumer sur la terrasse, ma nuit a été agitée par un mélange de rêves, cauchemars, sueurs et démangeaisons sur tout le corps. Tous les bobos dont peut souffrir un mec de mon âge en pleine santé, semblaient avoir décidé de se réunir à mon chevet pour me gâcher la nuit. Du coup, quand au matin je suis émergé du lit, je n’étais ni plus frais ni plus dispo que la veille pour reprendre le fil de mes pensées interrompues.
Après un café que j’ai avalé avec beaucoup de mal, je me suis posé longuement la question si aller travailler en voiture ou en métro. Il faut dire que je n’avais pas très envie de voir des gens, la vue desquels m’aurait été imposé dans une rame bondée typique d’une heure de pointe. Mais je n’étais pas non plus d’attaque pour prendre la voiture, car n’ayant pas dormi de la nuit, je n’étais pas tout à fait sûr que mon degré d’attention fût suffisant pour me permettre de mener à bien les opérations élémentaires requises par la conduite de l’engin. En plus, je sentais les effets tardifs du somnifère avalé au cours de la nuit, j’ai donc décidé de sortir à pieds.

Lorsque je l’ai appelé avant hier, j’ai dû répondre à des remarques qu’elle m’a faites, ce qui était bien la première fois depuis que nous nous connaissons. Quand arrive le temps des questions, le temps de l’amour est fini dit une autre chanson. En sous entendant par là qu’il ne reste plus aux amoureux que deux seules possibilités : se ranger et créer quelque chose ensemble (fonder un foyer ? faire des enfants ? créer un compte bancaire joint ?) ou bien tourner le dos et continuer chacun son chemin de son côté. Bien des fois dans le passé, j’ai préféré me détourner de quelqu’un en prétextant un argument bidon, une fois j’ai même laissé entendre à une petite copine très têtue, qui ne voulait rien entendre, que j’ai des goûts homos, ce qui en passant n’a pas tardé à lui faire changer d’avis.

Quelle était au juste sa remarque qui m’a fait sursauter ? Ah oui : Tu sais comment je pense, je ne veux pas être ta maîtresse.
Maîtresse ! J’ai retourné plusieurs fois ce mot dans ma tête comme pour en saisir un sens caché. Que vaut-il dire être un amant ou une maîtresse de quelqu’un ? J’ai entendu tant de fois ce mot dans la bouche des autres, que je ne sais plus quel sens lui attribuer. S’il est vrai qu’un amant est quelqu’un qui aime, ce qui n’a rien de déshonorant, il est vrai aussi que le mot maîtresse est chargé d’un sens négatif, comme s’il n’y avait que les hommes qui peuvent aimer en toutes circonstances, dans et en dehors du mariage notamment, mais que ce droit soit refusé aux femmes. Ce mot étant ambigu et se prêtant facilement à confusion, seulement des femmes faciles et peu vertueuses pourraient accepter d’être la maîtresse d’un homme.
Eh bien…

Je ne te considère pas comme ma maîtresse, j’ai bafouillé l’oreille collée au téléphone portable.
Oui, on ne chipote pas là-dessus, m’a-t-elle répondu.
Je ne chipote pas du tout.
Tu peux changer les mots, mais le sens reste le même.

Elle n’a pas tort. Je reconnais que, de son point de vue, son raisonnement tient la route. Ne pouvant lutter contre le sens des mots, comment réfuter ce qu’elle venait de dire ?
La trentaine déjà entamée, elle a sûrement besoin d’autre chose et cherche autre chose dans la vie que d’être la maîtresse de quelqu’un. Peut-être veut-elle fonder un foyer ? Avoir des enfants ? Partir en vacances avec un homme comme toutes les femmes ou juste sortir dans la rue main dans la main. Elle sait qu’avec moi, toutes ces choses ne sont pas possibles, elle est réaliste et essaie de couper court avant que des habitudes s’installent, rendant difficile sinon impossible, toute tentative de rupture ultérieure.

Il faut savoir perdre dit une autre chanson ; mais elle ne dit pas quoi, chacun peut imaginer tout ce qu’il veut, perdre l’être aimé, mais aussi perdre tout court, dans la vie, en général. Faut-il se résigner à la perdre ? Et si oui, qu’est-ce que j’aurais perdu à la fin ? Ou bien je dois me résigner à perdre, ainsi que des généraux perdent des batailles et des banquiers perdent des profits déjà dans la poche ?

Moins d’une heure et demie après le réveil, j’avais déjà allumé trois cigarettes, ce qui n’est pas habituel pour moi. En général, j’allume ma première clope avant de partir déjeuner à midi, mais là depuis que je suis sorti de chez moi pour me rendre au travail, j’ai ressenti un besoin pressant et continuel d’avaler, inspirer et cracher de la fumée, prenant soulagement des effets de la nicotine dans le flux du sang et donc dans le fonctionnement du cerveau : plus de fumée égale moins d’oxygène, égale moins de matière première pour le cerveau, le cerveau s’enraie, se fatigue, une douleur s’installe quelque part dans le cortex, transformant la douleur primaire en secondaire et donc moins oppressante qu’auparavant. Comme en vous coupant une main, vous oubliez tous les problèmes que vous ressentiez l’instant d’avant.

Qu’est-ce que je perds donc ? Et avant : est-ce que je perds ?
J’ai été déçu de me poser la question en ces termes, je n’ai jamais vu les choses de cette manière : perdre ou gagner, ce sont des concepts distants de moi une marée d’années lumière, toute ma vie je me suis refusé à vouloir gagner à tout prix, conscient du fait que quand quelqu’un gagne ici, c’est invariablement un pauvre type qui perds là bas. Et je ne veux pas, ne peux pas me voir comme le responsable de la souffrance qu’engendrerait automatiquement ma victoire chez un autre. Je sais bien que la vie n’est pas une partie de plaisir, comme on dit, bien des fois j’ai été obligé de me battre uniquement pour ne pas avoir à se battre. Mais je ne suis tout de même jamais arrivé au sacrifice de ma vie au profit du prochain, pas assez naïf pour ça, le tout se résumant pour moi à me créer les conditions pour éviter les situations extrêmes. Alors pour éviter les situations extrêmes, j’ai commencé par bannir la passion de mes sentiments, car la passion est la source première de tous les malheurs. Pas de passions, pas de malheurs, j’avais conclu bien des années plus tôt et cela me convenait à la perfection. Puis un jour, la passion a fini par refaire surface dans ma vie, elle a dû, je ne sait comment, se faufiler un chemin tortueux dans les méandres de ma conscience et de ma raison, et elle a fini par surgir au grand jour sous les traits d’un visage menu aux yeux rieurs, surmonté d’un nombre incalculable de fins cheveux châtains. Si vraiment j’ai perdu, c’est le moment où elle est apparue dans ma vie que j’ai commencé à perdre.

Au cas où tu ne t’en étais pas rendu compte, je te signale que tu es restée toute seule à danser sur la piste, je lui avais dit la première fois que nous nous sommes vus.
Effectivement elle dansait toute seule, elle avait dû fermer les yeux depuis longtemps et n’avait pas vu que tout le monde était parti ou s’était assis discuter dans un coin de la salle.
Ca ne me gêne pas, avait-elle répondu en rouvrant les yeux, et puis comme ça ça m’évite de piétiner les autres.
J’espère qu’ils ne nous ont pas oublié ici et qu’on pourra toujours sortir.
N’aies pas peur, dit-elle, il y a toujours une sortie.

Voilà comment tout avait commencé, en parlant de sorties. Sortie de la boite, dans l’immédiat, mais aussi des voies de sortie des ennuis et des pièges que la vie tend à chacun au cours du temps. Nous avons passé le reste de la nuit à discuter et au petit matin je suis rentré chez moi avec l’impression très agréable d’avoir enfin trouvé quelqu’un qui me comprenait. Pas que j’aie eu un besoin pressant d’être compris, mais il ne m’était plus arrivé depuis longtemps que quelqu’un comprenne ce que je voulut dire avant même que j’aie eu le temps de dire quoique ce soit. Nous n’avions pas parlé tout le temps bien entendu, nos phrases étaient entrecoupées de temps en temps par des silences, mais il ne s’agissait pas de silences gênants, des trous à combler à tout prix par un flot de mots ininterrompu. Au contraire, je savourai ces silences occasionnels comme quand, dans une conversation entre copains, on savoure un verre de vin entre une phrase et l’autre.

Je vivrai sans toi, même si maintenant je ne sais pas comment.
Sans toi, moi sans toi, seul je continuerai, et dormirai, me réveillerai, marcherai, travaillerai, quelque chose je ferai, quelque chose je ferai oui, quelque chose sûrement je ferai… Je pleurerai, oui je pleurerai.

Bon…

Ca tombe plutôt bien, en rentrant chez moi j’ai découvert la maison vide, il est vendredi après midi d’un jour de printemps, et personne d’autre à part moi rodera dans les parages jusqu’à dimanche soir. J’ai allumé mon mini ordinateur portable et visualisé un mail que je me suis envoyé, dont la pièce jointe consiste en une photo d’elle que je lui ai pris une fois en cachette alors qu’elle dormait. Ca devait être au petit matin, car une tâche de lumière froide, bleuté, occupe toute une partie de la photo. Ca doit être sûrement dans un hôtel car je ne reconnais pas le mobilier, elle dort sur un côté, dos à la fenêtre, et ses doigts enfoncés dans l’oreiller semblent vouloir lui empêcher de s’envoler. Un petit sourire de satisfaction est estampillé sur ses lèvres, signe qu’elle avait bien dormi et de toute évidence n’était pas prête de se réveiller. Maintenant que j’y pense, c’est la seule photo que je possède d’elle, je me demande si je ne devrais pas par précaution en faire une copie de sauvegarde. Mais je renonce aussitôt à cette idée selon le principe qu’on ne met à l’abri que ce qui nous est cher. Or il ne nous peut être cher que ce qui d’une manière ou d’une autre nous appartient, et elle de toute évidence, ne m’appartient plus car elle va arrêter de faire partie de ma vie. On ne peut mettre à l’abri que ce qui nous appartient.

J’ai allumé la télé pour suivre les informations. Je me souviens qu’elle aimait beaucoup regarder les émissions d’information, était capable de garder le poste syntonisé toute une journée sur Euronews ou sur Cnn, comme d’autres laisseraient leur radio allumée en permanence. Au bout de quinze minutes, j’ai éteint le poste et suis sorti. J’ai alors senti le besoin de lui parler, pas que j’aie eu des choses importantes à lui dire, rien de pressant en tout cas, car ce qu’il y avait à dire avait été dit et ne restait rien à ajouter ; c’était en effet juste un besoin physique, celui d’entendre encore sa voix, ses inflexions qui hésitent parfois entre le rire et le sérieux, de quelqu’un qui essaie de ne pas trop se prendre au sérieux en établissant des compromis entre la rigueur exigée par la vie d’adulte et l’insouciance typique des enfants. J’ai décidé de ne plus lui téléphoner, ni ce soir, ni demain ni les jours suivants. La moindre tentative de ma part de reprendre contact avec elle pourrait être interprétée comme une tentative de lui forcer la main, ce qui n’est pas dans mes intentions. J’ai bien compris son point de vue, il ne coïncide pas avec le mien, j’y survivrai.

Sur le chemin du retour, je me suis rappelé d’une fois où, à sa manière habituelle entre le rire et le sérieux, elle m’a traité de menteur. Je me souviens d’en avoir été troublé, et ne pas avoir su quoi lui répondre. Au cours de la conversation qui s’ensuivit, et qui tournait toujours autour de la question du mensonge, je réalisa que les seules choses vraies qu’il m’était jamais arrivé de dire sur moi, étaient en fait des choses entièrement inventées. Mais je me garda bien de le lui dire, de peur de l’affoler.

En rentrant chez moi, je sais déjà ce que je vais faire, je rallumerai mon mini ordinateur, me connecterai sur ma boite email, je sélectionnerai tous les messages que je lui ai envoyé et tous ceux  qu’elle m’a expédié et j’appuierai sans hésiter sur le bouton Supprimer. Ensuite j’effacerai ses deux numéros de téléphone ainsi que tous les textos à destination ou en provenance d’elle. Dans la salle de bain, je débouchonnerai et viderai dans le lavabo, une bouteille de parfum qu’elle m’a offert. Ensuite, je chercherai une veste kaki que je lui ai acheté en prévoyant de la lui offrir pour la Saint Valentin, descendrai dans la cave et la fourrerai dans un bidon de la poubelle.

Restera ensuite le plus dur à faire, l’effacer de ma mémoire. Mais pour ça, il n’y a pas de bouton.

2/25/2008

Ca va la mer?

Elle n’a pas fait assez d’études. Juste un peu, juste ce qui était obligatoire, aucune envie d’aller plus loin.
Puis elle a connu un mec, le grand amour, à seulement 18 ans, qui lui a laissé comme seuls souvenirs un paquet de photos sur une plage en Grèce et un enfant qui maintenant a 2 ans.
Alors pour survivre, elle jongle, entre le petit, sa mère, ses collègues de travail occasionnels, ses amours de passage, et tout le reste.
Ses amours de passage, parlons en. Jamais de vrais amours, non, jamais, depuis le retour de la plage grecque. Toujours une méfiance, n’importe quoi le mec lui racontait, elle avait un sourire compatissant, amusée même, mais en elle-même une petite voix se faisait entendre oui oui, bla bla bla, je connais la chanson, mais c’est pas grave, car maintenant je sais, et je ne me laisserais plus avoir.

Le dernier mec c’était son chef de service, il venait d’arriver, un grand balèze, comme elle les aimait ; brun, les yeux noirs comme la nuit, une voix grave, ne souriait jamais, parlait très peu, juste le boulot, tout le reste n’existait pas pour lui.

Quand elle et ses collègues piquaient des crises de rire, il écoutait de loin, levait juste un moment les sourcils de son clavier, regardait en direction des rieurs et s’en retournait à sont travail. Il était juste un peu plus âgé qu’elle et semblait être assailli par les soucis. Pas forcement des soucis de travail, car quand il parlait avec ses chefs à lui, il était toujours souriant, à l’aise, et ses chefs aussi, signe que de ce coté là, tout marchait impeccablement. Mais quand les chefs étaient parti et qu’il restait seul derrière son écran, le sourire disparaissait de son visage, les sourcils s’arquaient, le regard prenait un air dégoûté ; parfois il respirait bruyamment un grand coup, comme pour chasser de ses poumons un air pollué, vicié, dont il fallait absolument, régulièrement, se débarrasser.

Elle le regardait de temps en temps, sa tête à lui faisait son apparition juste au dessus de la paroi de son bureau à elle, quelque part à coté de son écran d’ordinateur. Disons plutôt que, astucieusement, elle avait positionné son écran de telle sorte qu’elle pouvait avoir la vue et sur l’écran et sur le chef.

Elle aimait le regarder, trouvait en lui quelque chose qui était en elle aussi, cette distance avec la vie qui ont tous ceux qui ne se mélangent plus vraiment avec les autres. Dans ce jeu d’espionnage, leurs regards ne s’étaient jamais croisés, ce qui était signe qu’il ne se doutait nullement d’être observé. Ou peut être il l’avait remarqué une fois, mais comme elle avait toujours l’air de fixer son écran, il n’avait pas dû y prêter attention. 

Il est marié, disait l’une de ses collègues au resto à l’heure de la pause de midi. Je connais une fille du troisième étage dont le mec travaille avec sa femme.
Des enfants ? demandait une autre.
Je crois qu’ils viennent d’avoir une petite fille.
Il a un accent, il doit venir du sud.
Montpellier.
Marseille, plutôt.
En tout cas, il n’est pas très bavard.
Oui, mais il est efficace, c’est tout ce qu’on lui demande.

Il ne s’était encore jamais pris la tête avec l’une des leurs. Quand il avait une remarque à faire sur le travail de l’un de ses subordonnés, il se limitait à envoyer un mail :

Bonjour,
Dans votre dossier x du jour x,
Nous avons constaté tel problème.
Vous savez que nous attachons… etc
Merci à l’avenir de prêter plus d’attention, vous savez combien nous tenons à la perfection du travail en sortie de ce bureau.
Cordialement,

Comme ça il n’y avait pas de risques de malentendus, de ton de la voix un peu trop haut, ou trop faible, ou trop indécis, ou trop méchant, trop ceci ou pas assez cela. Le mail, c’était son seul moyen de communication avec les membres de son équipe, sauf la poignée de main le matin en arrivant dans le bureau.

Puis un jour, par esprit de solidarité humaine, elle estima que le temps était venu pour pousser la barrière un peu plus loin et d’en savoir un peu plus sur lui. Alors elle glissa une coquille dans un dossier, pas une grosse qui, rajoutée à ces vraies coquilles précédentes, aurait pu lui coûter sa place ; juste une petite, un / à la place d’une * par exemple, faute d’inattention, ça ne lui aurait coûté qu’une petite réprimande de niveau 1, sans suite véritable. Le dossier était enfin prêt, la coquille bien à sa place et bien visible, elle attendit qu’il revienne de sa pause café et quand il fut installé à son bureau devant son écran, elle cliqua sur le bouton Envoyer. Elle se mit alors à attendre en scrutant sa boite de réception.
En 2 minutes, la sanction tomba :

Bonjour,
Dans votre dossier x du jour x,
Nous avons constaté un problème de mise en forme.
Vous savez l’importance que nous attachons à la perfection des dossiers qui sortent de notre bureau.
Ainsi nous vous serons reconnaissant de bien vouloir corriger le problème dans des brefs délais…. Etc etc.

Voilà. C’était tout. Pas de quoi aller plus loin.

Qu’attendait-elle au fait ? Elle ne savait pas. Elle savait pourtant très bien qu’il ne communiquait que par mail, tout était donc en ordre.
Elle fit alors un dossier normal, mais dans le suivant elle glissa encore un / à la place d’une * et se mit à attendre. Deux minutes après, elle le vit se lever de son bureau et s’approcher de celle qui avait dû lui être présenté à son arrivée comme étant la plus ancienne du bureau et donc une sorte de référent technique pour lui, à qui s’adresser en cas de pépin. Il lui demanda quelque chose, la fille tourna la tête en sa direction et lui indiqua clairement son bureau. Il fit un sourire de remerciement et s’approcha de son bureau à elle.

Quelque chose ne va pas, mademoiselle ? dit il avec son sourire courtois habituel.
Ca va très bien merci, dit elle ; et vous ? 

Il ne s’attendait pas à cette question de politesse, allait enchaîner avec sa réprimande de niveau 2, puis s’arrêta et dit Bien merci, avant de continuer.

Vous n’avez pas reçu mon mail tout à l’heure ?
Non, j’ai pas vu, je ne suis pas tout le temps sur ma boite de réception.
Vous feriez bien de mettre un son d’alerte pour l’arrivée des messages, comme ça vous pourrez être prévenue dès que quelque chose arrive pour vous.
Vous m’avez envoyé quelque chose ?
Oui, regardez je vous prie.

Elle s’exécuta, fit semblant de lire et s’exclama :

Ah mince ! Je suis désolée.
Vous venez de faire la même erreur en moins de dix minutes…
Vraiment là vous ne parlez que d’un seul dossier.
Oui, mais entre temps, vous en avez fait une autre, exactement pareille.
Vous nous surveillez donc, s’exclama-t-elle ; comme les pions à l’école.

Il fut déçu par la remarque. Peut-être il ne s’attendait pas à qu’elle lui fasse ce genre de réponse, après tout cela devait être clair pour tout le monde qu’il n’était là que pour ça.
Peut-être s’était-il fait une image d’elle de fille polie et courtoise, pensait-elle ; si c’était le cas, la remarque qu’elle venait de faire avait dû lui faire changer d’avis.

Une pisseuse, quoi, il a dû penser que je suis une pisseuse.

Elle regretta d’en être arrivée jusque là, après tout ce mec n’était que son chef, n’en avait rien à faire d’elle, elle n’était qu’un pion parmi une vingtaine d’autres pions qui étaient sous ses ordres toute la journée ; ni moins, ni plus non plus.

Ce n’est rien de bien grave, rassurez-vous, dit il en guise de conclusion ; juste faites un peu plus d’attention.

Le sourire courtois à nouveau estampillé sur ses lèvres, il s’apprêtait à retourner à son bureau. Mais il resta là, immobile, pendant quelques secondes ; il la regardait dans les yeux, comme s’il allait dire encore quelque chose, qu’il cherchait les mots, mais apparemment il ne trouvait rien. Elle regarda aussi fixement ses yeux à lui, comme en signe de défi, de résistance à l’autorité, mais elle savait très bien que ce n’était pas pour ça qu’elle le regardait aussi fixement, elle n’avait aucune intention de le défier ; elle était juste à la recherche de quelque chose dans son regard, une lueur, un trou, quelque chose par lequel passer et entrer dans sa vie à lui, comme quelque chose de indispensable, dont après avoir goûté on ne peut plus se passer. Un trou donc, fallait juste chercher un peu, elle aurait fini par trouver.

Le sourire courtois disparut de son visage, un peu dépité d’être scruté avec autant d’insistance. Il pensait avoir été poli, comme d’habitude ; mais peut-être une inflexion de la voix, un haussement de sourcils, avait trahi ses intentions pacifiques et avait induit en elle l’image d’un chef tyrannique, d’un homme tyrannique tout court, une sorte de macho et qui sait quoi encore.

Le mail, se disait il, il faut communiquer par mail ; il faut absolument s’interdire de parler de vive voix, il n’y a que des emmerdes sinon. Si je lui avais envoyé un autre mail, tout ce serait arrêté là ; alors que là j’ai dû subir ce regard haineux.

Il la comprenait pourtant, il savait que ses subordonnés faisaient un travail aliénant, lui-même n’aurait jamais fait ça ; toute la journée devant leur écrans, à taper des mots et des chiffres pour des gens qu’elles ne connaissaient pas, qu’elles n’auraient jamais connu. Avec des objectifs toujours à la hausse, elles avaient du mal à suivre, mais c’était ça ou mourir. Enfin, perdre le job, ne pas être renouvelé à la prochaine fin de contrat. C’était le moyen de chantage, pour les pousser à faire toujours plus : le contrat à durée déterminée. Tu sais que ton job va s’arrêter dans 6 mois, s’ils ne sont pas contents de toi, ils ne te renouvelleront pas. C’est tout. Une aiguille toujours quelque part près des fesses, dès que tu t’arrêtes, tu te fais piquer et tu fais un bond en avant, en pleurant peut-être, en criant, mais ton bond tu le fais, et c’est tout ce qu’on attend de toi.

Tout en étant un chef, quoique tout petit, lui aussi au fond était un pion. C’était lui qui était chargé de placer l’aiguille toujours à la bonne distance des fesses de ses subordonnés. Pas trop loin, sinon ils n’en font pas assez, mais pas trop près non plus, sinon ils stressent, tombent en dépression et se mettent en arrêt de travail. Après cela met encore plus la pression aux autres, il faut embaucher des intérimaires en urgence, les former. Du coup, c’était de ses fesses à lui que l’aiguille s’approchait.

Deux ans, s’était il promis, deux ans et je me casse d’ici. Juste le temps de renflouer un peu le compte en banque, mettre un peu de coté pour assurer le paiement des dernières échéances de son crédit immobilier, et puis il aurait demandé un autre poste. Les études, voilà le domaine dans le quel il aurait aimé travailler. Tout seul dans un bureau, avec un seul objectif en tête toute la journée : comment concrétiser un projet, rien que ça. Il aimait la réflexion, le calme, la solitude, alors que là, perdu dans un bureau d’une vingtaine de personnes à surveiller, il avait le rôle du gendarme, chose qu’il n’appréciait pas du tout. Mais il est vrai que des fois on n’a pas le choix. On fait des choses, on dit des choses, juste parce que on doit les faire, on doit les dire ; le cœur n’y est pas, alors on serre les dents et on fait un bond en avant, histoire de s’éloigner juste ce qu’il faut pour ne pas se faire piquer aux fesses à son tour.

Très bien, dit-il ; le sourire courtois à nouveau sur les lèvres, s’en retourna à son bureau.
Elle en tremblait presque, était sûrement allé trop loin, il ne méritait certainement pas ça.

Désolé pour hier, lui disait-il le lendemain appuyé au bord de son bureau avec son gobelet de café à la main. Je n’avais aucune intention de vous blesser, juste vous faire remarquer une faute sans trop d’importance. Vous savez combien nous sommes attachés…

Il se rendit compte qu’il était en train de débiter mécaniquement le même message que d’habitude il envoyait par mail dans ces cas là. Discussion d’une machine à l’autre. Il s’arrêta net.

Vous allez à la soirée de la boite, mardi prochain ?
Pourquoi vous me demandez ça ? Si j’y vais, je m’inscrirais comme tout le monde, comme ça m’a été demandé, c’est tout.
Oui bien sur, dit il, mais c’était pour faire un point sur les véhicules, pour ne pas y aller à 100 voitures si nous pouvons nous y rendre avec 10. Je fais un petit recensement, en effet.
Je ne sais pas, dit-elle. Si je trouve quelqu’un pour me garder le petit, oui je pense que je viendrai.

Il la regarda. Hésita.

Vous avez un enfant ?

Oui, dit-elle. Ca arrive.

Je comprends.

Il hésita encore.
Décidemment, c’était une constante chez lui, dès que quelque chose ne rentrait pas dans le cadre de ce qu’il connaissait bien, il se mettait à hésiter.
Dès que vous avez la réponse, pensez bien à vous inscrire.

Si je viens, oui me m’inscrirai.

Oui bien sur, si vous venez. Si vous ne venez pas, il n’y a pas besoin de se desinscrire. Je veux dire que vous n’êtes pas inscrite encore.

Il s’emmêlait les pinceaux. Avait fini par rougir, faillit renverser son gobelet de café. Ne savait plus comment on fait pour se lever et partir, pour rejoindre son écran, ses mails, son monde. Il aurait bien aimé qu’elle le prenne par la main et le raccompagne. Puis il vit les autres, sentit un sifflement d’aiguille s’approchant à toute vitesse, se lèva d’un bond et s’en retourna à son poste.

Il était venu avec sa voiture au lieu et l’heure du rendez vous. Il avait espéré qu’elle s’installa dans sa voiture, même avec d’autres bien sur, pas de problème ; histoire qu’elle sente son odeur de près, et lui la sienne. Mais quelqu’un avait déjà fait une liste, il se résuma alors à la voir partir dans une autre voiture, un peu déçu par cette assignation des places arbitraire qui ne correspondait pas du tout à ses désirs. Quatre personnes s’installèrent dans sa voiture, un mec de son service et trois filles qu’ils ne connaissait que de vue. Il mit une station de radio qui ne passait que de la musique antillaise, il aimait bien ce type de musique, le mettait de bonne humeur. Enfin, il pensait que ça allait le mettre de bonne humeur. Au lieu de ça, il pensa à elle pendant tout le trajet et ça le mettait dans un état d’inquiétude. Il se demandait comment il allait l’aborder une fois dans la boite où il était prévu qu’ils passeraient la soirée.

Alors, vous avez fini par trouver quelqu’un pour garder la petite ?
Le petit, précisa-t-elle avec un sourire vague.
Ah c’est un garçon. Il a quel âge ?
Deux, dit-elle.

Il hésita. Ne savait déjà plus comment continuer. Si au moins il avait su ce qu’il voulait savoir exactement sur elle. Mais il ne savait pas, n’avait pas de plan de prévu, comme quand on parte au combat en laissant au général adversaire le choix de la stratégie à adopter. Genre : fais ce que tu veux, on verra bien ce que je pourrais faire. La défaite assurée.

Il n’avait pas envie de lui parler du travail, des petits soucis d’organisation du service, des corrections à apporter pour améliorer le rendement. Il savait que ce genre de discussions passe bien entre chef et subordonné, mais il n’en avait rien à faire du travail et il savait qu’elle s’en fichait par-dessus tout.

Il soupira bruyamment, chassa l’air de ses poumons, sa respiration s’emballa puis prit tout de suite un cours lent. Son regard s’apaisa, il la regarda et lui demanda direct comme d’autres tirent à bout portant :

Ca vous va d’aller à la mer ?
Pardon ? demanda-t-elle.
Vous avez bien compris, la mer.

Elle baissa son regard, peut être pour cacher son étonnement ou son sourire ou peut être les deux, mais il vit quand même les angles de sa bouche se retrousser vers le haut.

Maintenant ? le questionna-t-elle.
Maintenant, oui.
Ca me parait un peu loin.
Rien que deux heures pour l’aller, et deux pour le retour. Demain matin à 8 heures on est au bureau, fidèles aux postes.
Pourquoi vous voulez aller à la mer ?
Comme ça, ça fait longtemps que je ne l'ai pas vue.

Elle hésitait.
Elle s’éloigna enfin, sortit son téléphone de son sac et passa un appel.
Il voyait au loin les chefs moyens de sa boite se presser autour des grands chefs; lesquels essayaient tous de s’en défaire, pour s’approcher à leur tour du grand chef en absolu. Un ballet de chefs, sous chefs, piffres et contre piffres, tous à la recherche désespérante et désespérée d’une bonne place, une place plus près du centre, de la chaleur, du soleil, bref du pouvoir et de l’argent.

Il sortit dans l’air glaciale du parking et s’alluma une cigarette. L’autoroute passait tout près de là, des camions défilaient à toute vitesse emportant leurs cargaisons d’un coin à l’autre du pays.
Elle revint enfin.

Je suppose que ce n’est pas la peine de passer chez moi pour chercher le maillot de bain, dit-elle.
Non, ce n’est pas la peine.

La princesse sur le toboggan

Ces faits se sont passés à l’époque où j’étais jeune celibataire insouciant. Période révolue de ma vie, dont j’ai tout oublié, sauf quelques détails parfaitement inoubliables, par rapport auxquels même l’action reparatrice du temps s’est revelé totalement incapable d’apporter le moindre soulagement.

Elle venait juste de débarquer dans ma boite, jeune intérimaire tout frais sortie de l’école. Elle, qui s’appelait Claire, devait avoir sur les 26 ou 27 ans, pas loin de là, moins que la trentaine surement. Pas très bavarde, pendant les quelques mois qu’elle resta dans le service ne familiarise que très peu, et avec un nombre très restreint de personnes. Tous les autres, c’est comme s’ils/elles n’existaient pas à ses yeux. Un simple bonjour en arrivant le matin, un aurevoir en partant le soir, ceux qui avaient échangé quelques mots avec elles étaient juste gratifiés d’une bise, une seule sur la joue gauche, ou une pognée d emain pour les hommes. Les autres, n’avaient droit qu’un signe de tête, un haussement de sorcils, en se croisant dans les couloirs.

Pour qui se prends-t-elle ? jasaient les voix dans son dos ; non mais, elle vient d’arriver, la moindre des choses c’est de se rendre disponible, se faire connaître, être ouverte…

C’était sans compter sur un caractère d’acier trempé, qui de toute évidence n’avait besoin de personne pour faire reconnaître sa valeur. Il y en a, la majorité des gens en tout cas, qui ont besoin des autres, du miroir constitué par les autres pour s’y refleter et ainsi se prouver à soi-même et par ricochet à tout le monde, leur valeur unique et inestimable. D’autres, très peu de gens en effet, au contraire s’en fichent totalement de ce qu’on peut bien penser d’eux, une opinion négative sur leur personne ne fait que leur glisser sur la peau, comme des gouttes de pluie sur un manteau impermeable. Inatteignable. Du coup, les gens limités dans leurs pouvoirs, sont en colère, car ils comprennent que l’unique moyen de pression qu’ils ont sur un pair, la critique à tout va aux yeux de tout le monde, n’a aucune prise et ne fait que rebondir sur l’objet de la critique pour les en éclabusser à leur tour.

A la pause déjeuner, elle partait toujours deux ou trois minutes après les autres, de façon à rester maître du choix de la place à occuper à table et du choix de la table tout court. Si ses collègues partaient tous occuper une table pour dix au fond de la salle à droite, elle partait occuper une table pour dix mais du coté gauche de la salle. Jamais une petite table, genre pour deux ou quatre personnes, mais toujours une très grande table, comme si elle voulait afficher aux yeux de tout le monde, elle toute seule au milieu d’une grande table vide ou en compagnie de gens inconnues en provenance d’autres services, qu’elle n’avait nullement crainte de la solitude, qu’elle pouvait très bien se passer de la compagnie des autres et qu’après tout, elle les emmerdait tous.

Malgré toutes ces précautions, ou peut-être à cause d’elles, il se trouvait toujours quelqu’un prêt à lui faire compagnie. Inutile de préciser qu’il s’agissait le plus souvent d’hommes, des chefs qui ne dédaignaient pas, par esprit de solidarité, de se meler à quelqu’un qui de toute évidence, ne s emelait pas aux autres. Elle était aussi une belle femme, ce qui jouait en sa faveur ; et si les chefs qui prenaient place à côté d’elle semblaient se plier à cet esprit de solidarité humaine, après tout cela ne devait pas trop leur déplaire.

 

Un jour, je ne trouva plus d eplace à la table occupée par mes collègues, j’étais le dernier arrivé, ils firent semblent de faire la mue, genre t’avais qu’à te depecher espèce de naze, personne ne fit mine de se serrer pour degager un peu d eplace pour moi. Sans m’arrêter, faisant semblant de les ignorer (mais c’était un jeu entre nous, je n’allais pas leur en vouloir pour ça), je continua sur mon chemin et finit pour tomber sur la table de Claire.

Je peux ?

Je ne suis pas la proprietaire de la table, repondit-elle ; et secoua la tête comme pour dire quel con celui là, il y bien assez d eplace pour tout le monde, t’as qu’à t’asseoir sans trop faire d’histoires.

Je serai parti volentiers m’asseoir ailleurs, il y avait bien de la place à une table tout près, mais ses occupants ne m’inspiraient pas un grand sentiment d’amitié.

Merci, je dis.

Il me semblait l’avoir déjà vue quelque part, ça ne pouvait être autrement de toute façon, si elle était là, c’est qu’elle travaillait surement dans la boite. Mais je ne savais pas dans quel service, quel étage, quel bureau. Je suis au courrier, alors le matin après avoir fait le tri, je passe distribuer les paquets d’enveloppes dans les bureaux. J’étais surement déjà passé dans le sien, peut-être juste pas assez pour me souvenir d’elle ; ou bien elle était une nouvelle, ce qui ensuite se revela être le cas.

Vous êtes nouvelle ? je lui demanda.

Elle hocha de la tête.

Quel bureau ?

Vous êtes de la sécurité ?

Non, je suis au courrier.

Ah ok, j’avais cru que vous m’aviez pris pour une clandestine. En général à table, on m’adresse pas trop la parole, alors quand ça arrive, je suis toujours un peu inquiète et me demande si je ne vais pas me retrouver sur le trottoir.

Vous avez tapé quelqu’un ?

Non, mais c’est pas l’envie qui m’en manque.
 

Un chef passe à nos côtés, il s’arrêta un instant, lui dit bonjour et sembla attendre qu’elle l’invita à s’asseoir.

Ca va bien ? la questionna-t-il.

Très bien, répondit-elle.

Vous voulez vous asseoir ? je lui demanda plus par courtoisie hyerarchique que par réelle envie de le voir s’attabler avec nous.

J’ai deux mots à dire à quelqu’un, merci quand même, me répondit-il tout en regardant ma voisine de table.

C’est votre chef ? je lui demanda une fois qu’il fut parti.

Non pas du tout, nous avons mangé ensemble une fois, alors chaque fois qu’il me voit seule à table, il se croit obligé de s’arrêter pour me dire bonjour.
 

Les jours suivants je la saluai chaque fois que je la croisai, bonjour, ça va, sans plus. Elle allait à sa grande table vide, moi à la mienne avec tous mes collègues du service courrier. Je constata très vite que pratiquaemment tous les jours, un chef s’installait à table avec elle ; jamais deux ou trois ou plus, mais toujours un seul à la fois et jamais le même deux jours de suite.

Mais c’est qui celle-là ? demanda un jour l’un de mes collègues.

Personne répondit.

Eh, casanova, insista-t-il à mon intention ; c’est à toi que je parle.

Qu’est ce que j’en sais moi. Je ne suis pas du bureau informations.

Mais t’as bien déjeuné avec elle l’autre jour !

Et alors ? Je n’en sais pas plus que toi. Si tu tiens à le savoir, va dejeuner avec elle, tu verras bien. C’est pas la place qui manque à sa table qui devrait te freiner.

Connard, s’exclama-t-il, plus par habitude de langage que par réelle envie de me blesser.

Je ne lui répondit rien, chez nous les conflits naissent et s’épuisent aussitôt qu’ils ont éclaté, il n’y a strcitement aucun besoin de s’expliquer, de demander des explications, des excuses.
 

Un jour, je m’apprêtai à partir quand le téléphone sonna. Je ne crois pas être le seul à detester le téléphone dans ces cas là.

J’ai une récommandé à faire partir d’urgence…

Oui, mais pas à 17 heures, le courrier part à 16h30.

Je m’en fiche, il faut que ce courrier quitte mon bureau ce soir. Bureau 728.
 

J’hôta mon blouson, mon écharpe, mes gants et je monta au 7e étage. Le bureau 728 si mes souvenirs étaient bons, devait être celui des assistantes du directeur financier. Je frappa à la porte, c’était Mata Hari. Enfin, Claire, celle qui déjeune toujours à une grande table vide. Tout le monde l’appelait comme ça maintenant, depuis que mon collègue, ne pouvant en savoir davantage sur elle, s’était résumé à souligner le mystère qu’elle représentait pour lui, et pour nous tous aussi, ce surnom d’espionne des temps de guerre.

Ah, je m’exclama en la voyant.

Ah, dit-elle plutôt en écho à mon exclamation.

Je veux bien vous débarrasser de ce courrier, je lui dit gentimment ; mais je ne vous garantis pas qu’il parte ce soir. C’est impossible, le courrier parte…

Vous me l’avez déjà dit, m’interrompit-elle, ce n’est pas la peine de me le repeter. Tout ce que je veux…

Ok, donnez le moi, je l’interrompit à mon tour, pour lui demontrer que je pouvais être aussi brusque qu’elle.

Je lui pris l’enveloppe, la fourra dans la poche interne de mon bleu de travail et redescendit dans mon bureau. J’ouvra un tiroir fermant à clé, j’y fourra la précisuese enveloppe et ferma à clé. Si c’était aussi important qu’elle avait voulu me le faire croire en me priant de l’en débarraser, ça pouvait tres bien attendre le lendemain.
 

Le lendemain un peu après midi, j’étais assi à table en train de manger avec mes collègues, quand Mata Hari se pointa avec son plateau à la main et s’arrêta près de moi.

Comment vous appelez-vous ? me demanda-t-elle.

Lucien, je lui répondit.

Je voulais vous remercier pour le beau geste que vous avez fait hier soir, cela a été très aimbale de votre part, ce n’est pas courant vous savez de tomber sur des gens courtois. Le jours que vous avez besoin de quoique ce soit, vous savez où me trouver.

Je finis par lever la tête de mon assiette, je me demandai si c’était bien à moi qu’elle s’adressait, et qu’est ce qu’elle me voulait au juste.

Beh dis merci à la dame ! m’ordonna mon collègue grande geuele.

Et il continua : veuillez l’excuser madame, il ne connaît pas les bonnes manières. C’est un sauvageon. Voulez vous nous honorer de votre compagnie ?

Merci, déclina-t-elle la proposition ; j’ai un mot à dire à quelqu’un.
 

J’ai un mot à dire à quelqu’un, dans le cas où ce n’était pas bien claire, dans l’argot de notre boite veut dire fichez moi la paix, j’ai autre chose à faire que m’emmerder pendant une heure en votre compagnie. Ce qui n’était pas très élégant de sa part, sauf si elle ne connaissait pas encore très bien tous les codes de conduite qui avaient cours chez nous.
 

Qu’est ce que tu lui as fait hier soir ? me demandaient tous aussitôt qu’elle fut partie.

Rien, je lui ai pris une enveloppe. Rien de quoi me foutre la honte devant tous le monde. Mais c’était assez à ses yeux, pour m’en remercier publiquement.
 

Tout de suite après le repas, je pris l’enveloppe que j’avais enfermé dans mon tiroir et me précipita au bureau d eposte pour l’envoyer. Avec le reçu, je monta au 7e étage et entra dans son bureau pour le lui remettre. Elle n’était pas là.
 

Tu cherches la Princesse sur le toboggan ? me demanda l’une de ses collègues.

Pardon ?

Claire.

Je ne sais pas comment elle s’appelle, c’est la dame qui est assise à ce bureau, je lui dit en indiquant le bureau où je l’avais vu installée la veille.

Oui, c’est bien elle, Claire, alias la princesse sur le toboggan.

Alias Mata Hari, j’ajouta à mon tour.

Ah c’est comme ça que vous l’appelez ? s’exclama entre l’amusé et l’étonné une autre de ses collègues.
 

J’avais pas envie de poursuivre dans ce chemin, après tout Mata Hari ne m’avait rien fait, je ne voulais pas apporter de l’eau au moulin de ses collègues.

Elle revient ?

Peut-être demain, en tout cas pas ajourd’hui, parait qu’elle a sa mère gravement malade. Qu’est-ce que tu lui voulais ?

Je voulai lui donner le reçu d’une recommandée qu’elle m’a confié hier soir.

Et tu peux pas le lui envoyer par voie normale ? Il y a vraiement besoin de le lui apporter en main propre ?

Elle m’a dit que c’était très urgent, j’ai pensé bien faire. Je repasserai demain.

Comme tu veux, dit-elle ; rien ne presse.

(à suivre)

 

3/11/2007

Voilà

Voilà madame... Est-ce que je dois vous appeler madame ou docteur?... C'est comme je veux, d'accord. Mais est-ce que vous êtes docteur, est-ce que vous avez fait médecine?... Oui, donc je vous appellerai docteur, si vous n'y voyez pas d'inconvénient.
Bon, voilà madame le docteur, j'ai longtemps hésité avant de venir vous voir. Je n'aime pas du tout l'idée d'avoir besoin d'aide, de quelqu'un qui me tire d'affaire. Je suis du genre à faire cent fois le tour d'un quartier pour retrouver une adresse, je ne m'arrête jamais pour demander mon chemin. Ce serait plus rapide, je le sais, mais j'aime bien me débrouiller tout seul... Comment ça, c'est comme Napoléon? Je ne vois pas le rapport... Ah bon, Napoléon non plus n'aimait pas demander son chemin!?... Non, je ne savais pas, on ne me l'a jamais dit. L'orgueil, vous dites?... Dans le sens que je suis orgueilleux? Ah, vous vouliez dire que Napoléon était orgueilleux... Vous pensez que moi aussi je le suis?... Oui, vous ne l'avez pas dit, mais si vous avez fait le rapprochement, c'est que vous le pensez. Et puis, même, y a rien de mal à être orgueilleux... Si? Enfin bref, on n'est pas là pour se juger, d'accord?

J'ai donc longtemps hésité, car j'ai horreur de l'idée que je pourrais avoir besoin de l'aide de quelqu'un, c'est contre ma nature... Oui, je vous l'ai déjà dit ça, je sais. Mais si vous m'interrompez toutes les dix secondes, je n'arriverai jamais au bout. Alors laissez-moi vous raconter mon histoire comme je l'entends, si vous n'y voyez pas d'inconvénient... D'accord?

Je venais juste d'attaquer le dernier morceau du répertoire, Should I stay or should I go... Oui, je suis chanteur... Vous auriez pu quand même me poser la question... Oui d'accord, vous avez raison, je vous ai demandé de m'écouter en silence, j'ai rien dit. Des les premières notes, donc, les spectateurs avaient reconnu l'air et avaient applaudi. Je n'ai jamais su comment ils font, à chaque fois je change quelque chose dans la manière d'attaquer, mais pour une raison qui m'est inconnue, tout le monde reconnaît cette chanson dès la première note.

Je reste ou je vais? -je traduis au cas où vous ne seriez pas très douée en anglais. Pour moi, c'est plus qu'une chanson, qu'on chante une guitare à la main pour faire plaisir à un public de vacanciers à la mer. Pour moi, c'est une sorte de manifeste, une manière de me présenter aux autres. Si en croisant une connaissance dans la rue, on me demande comment ça va, je peux tranquillement répondre Should I stay or should I go, tant cette chanson est représentative de mon état d'esprit. Je SUIS en effet cette chanson, ou si on veut cette chanson c'est moi ; tant elle me corresponds physiquement et mentalement qu'on pourrait dire qu'à force de la chanter, je suis devenu cette chanson et que cette chanson est devenue moi... Oui, je sais, ce n’est pas bien clair tout ça…

J'avais écouté cette chanson pour la première fois, il y a une dizaine d'années, j'étais en vacances à la mer avec ma femme et mes deux garçons. Un soir que nous nous étions disputé -si vous êtes mariée, vous savez comment cela arrive facilement, vous n'avez pas besoin de plus d'explications- c'était à cause d'une bêtise commise par l'un des garçons, quand leur mère est présente ils croient que tout leur était permis, moi au contraire je ne tolère pas ça, parce que après ils ne comprennent pas qu'avec leur père ce n'est pas pareil-, j'étais sorti prendre de l'air et j'avais fini pour tomber sur un gars qui faisait la manche à un coin de rue, qui chantait justement cette chanson là.

J'avais attendu patiemment la fin du mini concert et quand tout le monde fut parti, j’offris une cigarette au gars qui chantait. J'avais espéré que ce soit lui qui en soit l'auteur, je lui aurais acheté les droits sur le champ, mais non, le gars ne faisait que la reprendre. Il avait bien écrit quelque chanson dans sa vie, m’avait-il dit, mais aucune n'avait l'a qualité d'un Should I stay or should I go. Oui, je lui dit, et je continua dans ma tête que pour moi c'était pareil, jamais écrit un tube, un truc que tout le monde fredonne, tout ce que j'ai été capable d'écrire jusqu'à présent, ne vole pas bien haut. Que des chansons qui s'oublient aussitôt qu'on a fini de les chanter. Bref, n'a pas de talent qui veut.

Should I stay or should I go, donc, je chantais maintenant à tue tête sur la scène au bord de l'eau. C'était le moment où la chanson devient doucement hargneuse, les gens aux premiers rangs comme d'habitude à tous les concerts, à ce moment lèvent les bras au ciel et chantent à leur tour, d'autres remuent les lèvres, ils ne se souviennent pas des mots ou ne les ont jamais connu.

Je pars ou je reste donc, je pensai tout en chantant machinalement le refrain connu par coeur. Partir oui, sans aucun doute, j'avais pris la décision, et c'était pour tout de suite après le concert. Ce devait être donc mon dernier spectacle, je n'avais pas du tout le coeur à qu'il y en ait d'autres. Surtout, il ne fallait pas, de mon point de vue, je veux dire, qu'il y en ait d'autres, ça devait en finir, d'une manière ou d'une autre, ça ne pouvait plus continuer comme ça.

C'était comme quand, gamin, mon père m'emmenait aux courses de moto cross. J'aimais ça, courir sur les petites motos, m'élancer sur une bosse à toute vitesse et atterrir quelques mètres plus loin, après un bref instant suspendu en l'air. Chaque fois que j'arrivais dixième, vingtième ou trentième, mon père se sentait obligé de dire ce n'était pas grave, ce n'était qu'une course. Pour le petit garçon que j'étais, le plus important c'était de courir avec les autres; mais gagner, arriver parmi les premiers, j'avais commencé à sentir que c'était important en lisant la petite lueur de déception dans les yeux de mon père après chaque course.

Là aussi j'avais pensé qu'il fallait que ça en finisse, je ne supportais plus de voir la déception, la frustration, que je faisais naître dans les yeux des autres.

Décidemment, je n'avais pas été gâté par la vie, par la nature tout d'abord, qui de toute évidence ne m'avait pas attribué une intelligence extraordinaire, mais par la vie en général aussi, qui m’avait assigné un père qui, comme ça arrive souvent, essayait de prendre une revanche sur sa vie à lui par le biais de son fils qui n'avait rien demandé et qui n'avait pas besoin de ça. Pendant que je chantai, je pensai que la vie est cruelle, et que c'est dommage que je n'aie jamais été foutu d'écrire un truc là dessus, une chanson qui parle des trahisons de la vie, la vie qui fait plein de promesses à un enfant et qui n'en tient aucune, parce que elle oublie l'essentiel: vous donner les moyens pour réaliser vos rêves. Parce qu'il est facile de dire que tout le monde naît égal avec les autres ; quand votre père a fait des études et qu’il gagne bien sa vie, vous êtes un peu plus égal que les autres. Vous êtes mieux soigné, mieux nourri, mieux suivi à l'école, vous faites des activités après l'école qui vous aident à développer votre personnalité. Si votre père n'a pas fait d'études et qui en plus gagne mal sa vie, quand il la gagne, alors les activités après l'école qui aident à développer la personnalité des enfants, il se demande bien si ce n'est pas un truc d'homo tout ça.

7/2/2006

L'importance des hymnes nationaux

Ce n'est pas pour me vanter, mais moi quand j'entends la Marseillaise, j'ai les yeux mouillés. Ce n'est pas normal ça, la mélodie est belle certes, mais les mots sont violents, ça parle de sang et de tueries, y a rien de beau là dedans. Mais c'est la chanson dans laquelle tout un peuple se reconnait, alors ça doit être ça qui me fait pleurer.
L'hymne d'Italie aussi me fait frissonner, mais pour d'autres raisons; la mélodie est assez repetitive, ça tourne en rond comme seuls les ritals savent le faire; mais vers la fin, tout en continuant à tourner en rond et en poussant des recriminations et exprimant des regrets, le ton monte et devient gai. Miracle.
L'hymne américain est fabuleux, tout comme celui du Brésil, on dirait des musiques de films de comédie des années 50. L'hymne russe est dans le même style.

Je pense que les hymnes sont très importants dans la formation des gens, si à un enfant l'on fait écouter la Marseillaise, il ne pourra devenir qu'un français, quelqu'un prêt à sortir le couteau dès que ses intérêts sont menacés. Si à un enfant tu lui fait écouter l'hymne américain pendant toute son enfance, il s'habituera à voir sa vie comme dans un film, idem pour les brésiliens qui donnent toujours l'impression d'être en train de faire un spectacle.
Faire écouter à un enfant l'hymne d'Italie, c'est très dangereux. Il pourrait passer sa vie à tourner en rond, raler et recriminer, exprimer des regrets et des remords, mais il ne sortira pas son couteau, il n'en aura même pas; et tout en ralant, il montera la voix et donnera l'impression d'etre heureux.

Le jour où la Marseillaise sera remplacée par la chanson "Les wagonnets" de Michel Jonasz, ça fera des coupes du monde en moins, mais des gens naturellement heureux.
6/16/2006

Ne me parlez pas de la nature

Je hais la nature, je ne la supporte pas. Et par la même occasion, j’ai horreur de ceux qui disent qu’il faut retourner à la nature. Qu’ils y retournent tout seul. La nature est horrible, sans pitié, pas un arbre qui n’est solidaire avec son voisin en cas de grosse tempête, pas un chat qui défend son copain en cas d’attaque par un chien. Dans la nature, c’est chacun pour sa pomme, que le meilleur gagne. Dans la nature, il n’y a pas de Sécurité sociale, pas de congés payés, pas de transports en commun ; tout ce que l’on fait, on le fait tout seul par ses propres moyens, et le jour où tu tombes malade, pas de pharmacie pour te délivrer des médicaments, ni d’hôpital prêt à t’accueillir pour te soigner. La nature c’est le chaos, la désorganisation totale, la loi du plus fort et du plus malin. Si t’es pas fort et t’es pas malin, vaut mieux que tu ne sors pas dehors, tu vas te faire bouffer par plus fort que toi.

Le roi de la forêt, le lion, c’est quand même un sacré salopard. Vous l’avez vu quand il saute sur le paisible hippopotame ? L’hippopotame est un sacré costaud, ne se laisse pas abattre facilement, il reste débout, sous le soleil, pendant des heures, avec le lion planté là sur son dos. L’hippopotame surestime ses forces, car au lieu de se débattre pour faire tomber le lion, il reste immobile et confiant : il croit qu’il va pouvoir rester comme ça pendant toute une journée, que tôt ou tard le lion se fatiguera d’attendre et ira voir ailleurs. Ma le lion sait que l’hippopotame surestime ses forces, car les crocs qu’il a enfoncé dans sa chair le font saigner et que tôt ou tard, qu’il veuille ou pas, l’hippo affaibli finira par s’écrouler au sol et il le bouffera.

Et pendant ce temps, qu’est ce qu’ils font les autres hippopotames ? Ils se cachent, ils font semblant de rien, font leurs courses dans la nature, et quand leur fils leur dit papa y a un lion sur le dos de tonton, le papa dira ce n’est rien fiston, ce n’est rien, tonton et le lion sont en train de discuter. Au lieu de s’organiser, de s’allier avec les autres espèces menacées, les hippopotames font semblant de rien et en attendant réservent leur location pour les vacances d’été.

Ce matin à la radio j’ai entendu la cheftaine du PC, le parti qui plus il tombe en pas et plus il rigole. Elle disait que seulement 14% des entrées d’argent de l’état viennent des impôts sur les personnes et que seulement 15% viennent des impôts sur les sociétés ; alors que la plus grande partie de ses revenus, l’état la perçoit de la TVA. La TVA c’est la taxe égalitaire par excellence, car tout le monde paie pareille. Tu achètes un pot de confiture, que tu sois millionnaire ou smicard, tu paies toujours 1 euro. Si tu dis à l’épicier que ce n’est pas juste qu’il te fasse payer aussi cher qu’un millionnaire, l’épicier te répondra que c’est ça l’égalité, tout le monde est pareil. Comment être contre ça ? Mais quand tu reçois ton salaire et que celui-ci est sans commune mesure avec le salaire perçu par les cadres de ta boite, si tu dis que tu n’es pas content, on te répondra que c’est ça la liberté. Comment être contre ça ?

C’est la politique du bâton et de la carotte, le bâton sur la tête et la carotte dans le cul. Où est passée la fraternité ?

5/24/2006

Sur le commerce de biens corporels

Elle dit que la vente des corps est une activité contraire à la convention internationale des droits de l'homme. Et de la femme, par la même occasion.
La salle est comble, attentive à la moindre inflexion de la voix qui lui donnerait le signal que c'est le moment pour applaudir. C'est déjà arrivé à deux reprises, des longs et chaleureux applaudissements.
Tout à coup, un homme se lève du fonds de la salle et commence à parler. On ne comprend pas ce qu'il dit, la salle est grande, pleine de monde et très haute en plafonds, sans micro c'est impossible de se faire entendre.
Oui monsieur? dit-elle généreusement depuis la tribune, avec son sourire de jeune mère attentive.
Le type dit quelque chose, mais on ne comprend toujours rien.
Quelqu'un pourrait apporter un micro à ce monsieur, s'il vous plaît? demande-t-elle en direction de la salle, en espérant qu'une âme sensible, équipée d'un micro sans fil, l'entend et s'exécute.
Attendez monsieur, dit-elle, attendez qu'on vous apporte un micro, là je n'entends rien de ce que vous dites.
Mais apparemment le type non plus n’entend rien de ce qu'elle dit, car il continue à parler tranquillement.
Quelqu'un arrive finalement, lui apportant le miraculeux micro sans fil.
Merci, on l’entend dire enfin.
C'est une voix d'homme, forte, claire, il aurait été dommage de ne pouvoir l'entendre.
Allez-y, monsieur, dit-elle, vous avez la parole, dites nous depuis le début tout ce qui vous tient à coeur.
Merci, dit encore l'homme.

Et du coup il ne sait plus quoi dire.
Avec ce micro à la main, il doit se sentir ridicule, comme quelqu'un qui se retrouve sur une scène à chanter du karaoké, alors qu'il n'est pas un chanteur, qu'il n'est pas habitué à ça.
Il se tait maintenant, alors que depuis deux, trois minutes qu'il s'est levé il  n'a pas arrêté de parler. Il est peut-être gêné de devoir répéter tout ce qu'il a dit avant, parce que même si les autres n'ont rien entendu, lui il a quand même parlé, ceux qui sont assis dans les rangs près de lui l'ont bien entendu.
Bon, c'est le coup de l'émotion, dit-elle imperturbable depuis la tribune, elle qui est habituée à manière la parole, à lui faire dire tout ce qu'elle veut dire, mot après mot, virgule après virgule. Elle comprend ça, elle qui est habituée aussi, parce que elle sait le faire, à dire le contraire de ce qu'elle a dit avant, dans une occasion précédente, mais elle sait le dire, elle trouve les mots justes pour que la contradiction ne soit pas remarquée, des fois il suffit de faire une pause d'une seconde dans une phrase, pour que son sens soit complètement différent, elle sait faire ça, elle sait retourner les mots et les mettre à son service.
Mais le type lui, est un esclave des mots, qui lui sortent de la bouche à son insu, contre son gré, qui s'envolent alors que personne ne l'entends, et ne reviennent pas alors que tout le monde est enfin prêt à l'écouter.
Il sait qu'elle va finir par perdre la patience, toute gentille et jeune mère attentive qu'elle est, elle va finir par le lâcher et continuer dans son discours de politique générale. Elle n'a pas que ça à faire, dans une heure elle a l'avion qui s'envole, elle ne veut surtout pas le rater. Ce soir, elle veut dormir chez elle, depuis plusieurs jours elle passe la nuit dehors, dans des chambres d'hôtels certes belles et confortables, mais ce n'est pas chez elle, elle ne se retrouve pas dans cet ordre parfait et impeccable, entretenu et renouvelé pour elle tous les matins aussitôt qu'elle sort de la chambre. Elle aurait envie de dire aux différents directeurs d'hôtel qu'elle croise, de ne laisser entrer personne dans sa chambre, même pour faire le ménage, "surtout pour faire le ménage" elle aurait plutôt envie de dire. Mais elle craint que ce ne soit pris pour de la méfiance, et si elle se montre méfiante, elle est foutue.
C'est à ça qu'elle pense, quand le type finit enfin pour reprendre la parole.
Je ne suis pas d'accord, dit-il.
Elle attend la suite de la phrase, mais ça ne vient pas. Elle pense alors à son avion qui va la ramener à son bureau bordélique, son havre de paix qu'elle a pu s'aménager tranquillement chez elle, dont elle seule a la clef.
Eh bien, dit-elle, bien décidée à l'empêcher de lui faire rater son avion; dites nous pourquoi vous n'êtes pas d'accord.
Elle n'a pas quitté un instant son sourire gentil, sage, de femme au dessus de tout soupçon et de tout reproche.
Vous dites que la vente des corps est contraire à la convention des droits des femmes...
De l'homme, précise-t-elle avec un sourire cette fois plus accentué, car elle est consciente du quiproquo qui pourrait naître de la situation, car après tout une femme est un homme comme les autres, même si ce n'est pas précisé.
Oui enfin, des femmes surtout, enchaîne le type, puisque ce sont plutôt les femmes qui vendent leur corps. Je ne suis pas d'accord, mais alors pas du tout.
Et il s'arrête.
Bon, il va me faire rater mon avion, songe-t-elle derrière son sourire affable.
Nous avons compris que vous n'êtes pas d'accord, voulez-vous nous dire aussi pourquoi vous ne l'êtes pas?
Mais parce que ce n'est pas de la vente, madame, voyons, ce n'est pas de la vente. Vous êtes tombée sur la tête ou quoi? On n'a jamais vue une prostituée qui vend son corps. Ce n'est pas de la vente.
Alors qu'est ce que c'est, d'après vous?
Mais c'est de la location. Une prostituée elle vous concède pendant quelques minutes le droit de jouir de son corps. C'est de la location. Pourquoi êtes-vous contre la location?

 

Nake Angel

Afin de mieux me connaitre, il est préférable que je ne dise rien.
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